Mercredi 4 novembre 2009
En septembre, j'ai traversé les Alpes autrichiennes le nez dans le bouquin. Et beaucoup aussi le nez en l'air, dans les montagnes, j'avoue. Je n'ai pas vu le film
éponyme d' Akira Kurosawa (1975), qui avait exhumé ce livre de l'oubli dans lequel il avait sombré. Sans doute j'essaierai de me le procurer, par curiosité. Il y a matière, dans cette
histoire, à un beau - et long (presque 2h30) - film lent et contemplatif, hymne à l'harmonie homme/nature, très loin des films pétaradants qui trônent désormais en tête des box-offices. En
attendant, j'ai eu l'heureuse idée de lire le livre publié à Vladivostok en 1921 par Vladimir Arseniev.
En soi, l'histoire n'a rien d'extraordinaire. Mais elle est puissante, attachante. C'est l'histoire d'une rencontre. Largement autobiographique. En 1902, Vladimir Arseniev, jeune officier russe de 30 ans formé à la géographie et à la topographie, explore avec un petit détachement de soldats les confins de la Sibérie et de la Chine. Au cours de leur avancée dans la taïga, ils rencontrent en chemin un chasseur, Dersou Ouzala, appartenant au peuple gold * (ancien nom des Nanais). Dersou les accompagne tout au long de cette expédition. Cinq ans plus tard, leurs routes se croisent à nouveau, et l'amitié qui s'est tissée entre Arseniev et Dersou amène ce dernier à rester auprès des russes dans la taïga. Lorsque d'inquiétants problèmes de vue l'empêchent de continuer à vivre de son fusil, Dersou consent à s'installer à Khabarovsk, chez les Arseniev. Mais il ne supporte pas les contraintes de la vie en ville, retourne dans la taïga au grand regret d'Arseniev, et est retrouvé mort, tué par des bandits, quelques mois plus tard.
Arseniev est un géographe, et, une fois de plus, une moisson de noms me murmure à l'oreille : vallée de l'Oussouri, région du Primorié, Khabarovsk et Vladivostok, monts Da-Dian Shan, monts Sikhote-Aline... Ces noms posés sur la carte du monde dessinent de vastes régions sauvages, royaume de la taïga. Au fil des chapitres, une multitude de noms plus modestes, peu connus, dessinent des paysages à taille plus humaine : la rivière Foudzine, le lac Hanka, Chkotovo, la baie de Plastoun... Parcourir le glossaire relève de la pure gourmandise...
Au cours de ses expéditions, Arseniev et ses compagnons rencontrent différentes peuplades, notamment les Golds, mais aussi les Oudéhés par exemple. Il porte sur tous ces groupes un regard bienveillant, et déplore, à mots couverts ou plus franchement, les injustices dont ils sont victimes. Et puis, comme dans les livres de Nicolas Baïkov ou de Ferdynand Ossendowski, on croise également un mélange de Russes et de Chinois, paysans, trappeurs, chasseurs, chercheurs de ginseng... Une certaine image de la cohabitation sino-russe, à une époque lointaine (le début du siècle dernier).
Et puis, ce livre, c'est un voyage dans la nature sauvage (la taïga, les montagnes), sa végétation, ses aléas météos subits et redoutables (orages, incendies, inondations, tempêtes de neige...), ses plantes bien connues du chasseur gold, ses animaux, et notamment le tigre, seigneur de la taïga, respectueusement appelé "Amba" par les locaux. Le tigre qui se retrouve par deux fois face à Dersou et Arseniev...
Plus qu'une immersion dans la nature, c'est aussi un hommage aux liens très étroits entre Dersou et la nature. A plusieurs reprises, c'est l'expérience de Dersou, sa connaissance profonde de la nature dans laquelle il évolue, qui sauve les russes de la mort, ou les sort du moins de situations bien mal engagées. Mais la relation de Dersou à la nature dépasse la "simple" connaissance de son environnement. C'est difficile à décrire, mais pour l'anecdote, Arseniev se rend compte peu à peu que Dersou s'adresse aux animaux et aux plantes, et "professe une sorte d'anthropomorphisme et l'appliqu[e] à tout ce qui l'environn[e]" : il dit des bûches qu'elles sont "méchantes" lorsqu'elles brûlent mal, il conseille de se méfier du "gros homme volumineux" (un sanglier !), et, lorsqu'Arseniev l'interroge à ce sujet, s'étonne et répond simplement : " Mais c'est bien des hommes, m'assura-t-il. Bien que vêtus d'une autre manière, ils connaissent la fraude, la colère et tout le reste. Ils sont comme nous... "
Dersou, personnage énigmatique, fascinant, extrêmement attachant. Arseniev, personnage bienveillant, ouvert, fasciné. La taïga, rude, terrible, belle. Une lecture qui inspire, forcément...
* La première traduction française, en 1939, s'intitulait "La taïga de l'Oussouri. Mes expéditions avec le chasseur gold Dersou."
En soi, l'histoire n'a rien d'extraordinaire. Mais elle est puissante, attachante. C'est l'histoire d'une rencontre. Largement autobiographique. En 1902, Vladimir Arseniev, jeune officier russe de 30 ans formé à la géographie et à la topographie, explore avec un petit détachement de soldats les confins de la Sibérie et de la Chine. Au cours de leur avancée dans la taïga, ils rencontrent en chemin un chasseur, Dersou Ouzala, appartenant au peuple gold * (ancien nom des Nanais). Dersou les accompagne tout au long de cette expédition. Cinq ans plus tard, leurs routes se croisent à nouveau, et l'amitié qui s'est tissée entre Arseniev et Dersou amène ce dernier à rester auprès des russes dans la taïga. Lorsque d'inquiétants problèmes de vue l'empêchent de continuer à vivre de son fusil, Dersou consent à s'installer à Khabarovsk, chez les Arseniev. Mais il ne supporte pas les contraintes de la vie en ville, retourne dans la taïga au grand regret d'Arseniev, et est retrouvé mort, tué par des bandits, quelques mois plus tard.
Arseniev est un géographe, et, une fois de plus, une moisson de noms me murmure à l'oreille : vallée de l'Oussouri, région du Primorié, Khabarovsk et Vladivostok, monts Da-Dian Shan, monts Sikhote-Aline... Ces noms posés sur la carte du monde dessinent de vastes régions sauvages, royaume de la taïga. Au fil des chapitres, une multitude de noms plus modestes, peu connus, dessinent des paysages à taille plus humaine : la rivière Foudzine, le lac Hanka, Chkotovo, la baie de Plastoun... Parcourir le glossaire relève de la pure gourmandise...
Au cours de ses expéditions, Arseniev et ses compagnons rencontrent différentes peuplades, notamment les Golds, mais aussi les Oudéhés par exemple. Il porte sur tous ces groupes un regard bienveillant, et déplore, à mots couverts ou plus franchement, les injustices dont ils sont victimes. Et puis, comme dans les livres de Nicolas Baïkov ou de Ferdynand Ossendowski, on croise également un mélange de Russes et de Chinois, paysans, trappeurs, chasseurs, chercheurs de ginseng... Une certaine image de la cohabitation sino-russe, à une époque lointaine (le début du siècle dernier).
Et puis, ce livre, c'est un voyage dans la nature sauvage (la taïga, les montagnes), sa végétation, ses aléas météos subits et redoutables (orages, incendies, inondations, tempêtes de neige...), ses plantes bien connues du chasseur gold, ses animaux, et notamment le tigre, seigneur de la taïga, respectueusement appelé "Amba" par les locaux. Le tigre qui se retrouve par deux fois face à Dersou et Arseniev...
Plus qu'une immersion dans la nature, c'est aussi un hommage aux liens très étroits entre Dersou et la nature. A plusieurs reprises, c'est l'expérience de Dersou, sa connaissance profonde de la nature dans laquelle il évolue, qui sauve les russes de la mort, ou les sort du moins de situations bien mal engagées. Mais la relation de Dersou à la nature dépasse la "simple" connaissance de son environnement. C'est difficile à décrire, mais pour l'anecdote, Arseniev se rend compte peu à peu que Dersou s'adresse aux animaux et aux plantes, et "professe une sorte d'anthropomorphisme et l'appliqu[e] à tout ce qui l'environn[e]" : il dit des bûches qu'elles sont "méchantes" lorsqu'elles brûlent mal, il conseille de se méfier du "gros homme volumineux" (un sanglier !), et, lorsqu'Arseniev l'interroge à ce sujet, s'étonne et répond simplement : " Mais c'est bien des hommes, m'assura-t-il. Bien que vêtus d'une autre manière, ils connaissent la fraude, la colère et tout le reste. Ils sont comme nous... "
Dersou, personnage énigmatique, fascinant, extrêmement attachant. Arseniev, personnage bienveillant, ouvert, fasciné. La taïga, rude, terrible, belle. Une lecture qui inspire, forcément...
* La première traduction française, en 1939, s'intitulait "La taïga de l'Oussouri. Mes expéditions avec le chasseur gold Dersou."